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 "L'art du nyotaimori"

Au Japon, il arrive que des hommes d'affaires, le temps d'un repas, se retrouvent... autour d'une femme nue. Et vierge. Un corps-table décoré de sushis - a base de poissons crus et d'algues -, qu'ils picorent de leurs baguettes. Cela s'appelle le nyotaimori. Une tradition, certes. Mais surtout, pour ces geishas, de longues heures passées immobiles, soumises, et livrées ci toutes les grossièretés.


Mayumi et Yukiko se préparent. Méticuleusement lavées et épilées, elles vont s'offrir à la gourmandise d'hommes d'affaires.

Après s'être salués d'une inclinaison de tête, quatre businessmen japonais, la quarantaine, saisissent leurs baguettes et se préparent à un singulier festin. Immobiles, le corps couvert de sushis savamment disposés, deux geishas nues sont étendues devant eux. Fantasme de dirigeant d'entreprise ? Il ne s'agit pourtant pas d'un rêve éveillé. Ces hommes poursuivent une tradition japonaise ancienne appelée nyotaimori, qui signifie littéralement "le corps décoré d'une femme" et paient des milliers de yens pour le plaisir de manger sur la chair nue d'une geisha vierge. Durant les heures qui suivront, Yukiko restera parfaitement immobile tandis que les hommes attraperont des morceaux de poisson cru sur ses seins, son ventre, son pubis et ses jambes.

Son rôle de plateau vivant porte à son comble l'éthique de la geisha, service total, distraction et soumission au client. "Quand j'étais petite, dit la jeune fille de vingt-deux ans, un peu gênée, je rêvais de devenir infirmière ou maitresse d'école. Je n'aurais jamais pensé qu'un jour je serais payée pour rester comme ça, allongée, nue, recouverte de sushis."

Autrefois, les geishas pratiquaient le nyotaimori commne la calligraphie, la cérémonie du thé ou le samisen, un instrument à cordes. L':apprentissage débutait dès l'enfance et se prolongeait jusqu'à l'âge de seize ans. Pour une geisha, timide et sensuelle, il importait avant tout de mettre ses clients masculins à l'aise et de leur donner du plaisir. Le nyotaimori, disent les traditionalistes, est un exemple de service poussé au plus haut degré de raffinement.

Aujourd'hui, l'argent est la principale motivation des jeunes filles comme Yukiko. En effet, dans des stations thermales, elles sont payées sept mille yens - environ trois cents francs - par heure. «Une bonne semaine peut me rapporter deux cent mille yens» environ huit mille huit cents francs - , dit Yukiko en se préparant pour le repas du soir. "Ce n'est que le salaire. Les pourboires vont jusqu'à atteindre la moitié de cette somme. Cela peut sembler élevé, surtout pour quelqu'un mon âge, mais ce n'est pas aussi facile que en a l'air. Je dois supporter l'odeur de poisson sur mon corps. Avant, j'adorais les sushis, maintenant je n'en mangerais à aucun prix. Si mon travail n'était pas si bien payé,je ne serais pas ici. Vous voyez, j'économise pour aller à l'université. Je voudrais faire des études de stylisme.» Yukiko travaille dans un onsen, une station thermale, de la préfecture de Biwa, au nord-est de Kyoto, depuis dix-huit mois. De son village à la pointe Nord de l'île de Honshu, elle est venue ici sur les conseils d'une amie. Celle-ci lui avait appris qu'on y était constamment à la recherche de filles pour le nyotaimori. "Je pensais que la tradition s'était perdue depuis des années", dit-elle. Puis elle ajoute, en passant ses ongles vernis dans ses cheveux noirs et raides : "Pour ma famille et mes amis, je gagne ma vie comme serveuse. Evidemment, ils pensent queje suis habillée quand je travaille. Es seraient choqués s'ils savaient la vérité."

UN CALME OLYMPIEN


Les hôtesses de nyotaimori se soumettent à une préparation très stricte. L'entraînement consiste à placer six oeufs de poule en différents points du corps de l'apprentie geisha. Etendue, elle reste figée pendant quatre heures sans que les oeufs ne bougent. Pour tester sa détermination, on fait ensuite tomber des glaçons au hasard sur son corps. Si un seul oeuf glisse, le chronomètre est remis à zéro et l'épreuve reprend depuis le début.

Un enseignement à la dure pour pouvoir rester allongée, immobile et sereine, quelle que soit la conduite des clients. "Le pire, c'est quand ils essaient de s'impressionner mutuellement, dit Yukiko doucement. Plus ils boivent de saké et plus ils se conduisent mal. Ils font toujours des remarques indécentes, comme si je ne pouvais pas les entendre. Ils font des commentaires sur la forme de mes seins ou de ma bouche, ou bien-ils se vantent de la façon dont ils pourraient me satisfaire sexuellement."

"Au début, j'écoutais leurs conversations. Mais maintenant, je les ignore, je rêve à mes projets d'avenir. Une fois, un vieux dirigeant d'entreprise de Tokyo a voulu enfoncer ses baguettes dans mon sexe. J'ai bondi en hurlant. J'étais si furieuse que j'avais envie de le suivre chez lui pour tout dire à sa femme."

UNE VIERGE AU MENU

"Moi, j'ai eu beaucoup de mauvaises expériences", poursuit Mayunii, collègue de Yukiko, âgée de vingt-quatre ans. "Je ne me souviens même plus du nombre de fois où l'on m'a vomi dessus. Pendant des heures, j'ai dû écouter leurs moqueries humiliantes, comme si j'étais un corps sans vie étale devant eux. Une fois même, un vieil homme est tombé sur moi, victime d'une crise cardiaque."

C'est à cause de cette obligation de rester parfaitement calmes et indifférentes aux écarts de conduite des clients que les directeurs d'établissement, lorsqu'ils recrutent des geishas de nyotaimori, cherchent des jeunes filles très patientes. Certains ne choisissent que des filles de groupe sanguin A, les personnes de ce type ayant, dans la société japonaise, la réputation d'être sereines (celles du groupe B sont considérées comme ambitieuses, du groupe 0 comme dominatrices et les AB comme des intellectuelles).

Il y a aussi un autre critère: la geisha doit être vierge car seule une fille à l'hymen intact possède la pureté intérieure et la netteté extérieure exigées. Yukiko s'empresse de mettre en avant sa chasteté. "On ne peut pas assimiler le nyotaimori au commerce du sexe, dit-elle d'un air de défi. Il n'y a pas de sexe, prenez mon exemple ... je n'ai jamais eu de rapport sexuel.» Concernant la présentation des geishas, rien ne sera laissé au hasard : environ quatre-vingt-dix minutes avant d'entrer en service commence une toilette méticuleuse.

Comme s'ils mangeaient dans de la vaisselle fine, les clients attendent des geishas qu'elles soient impeccables. Les jambes et les aisselles sont soigneusement épilées à la cire et les poils pubiens taillés ou rasés. A l'écart dans une pièce spéciale de l'onsen, les geishas versent sur leur corps de l'eau chaude et se savonnent avec une éponge et un pain de savon non parfumé. Ensuite, elles se frottent avec un sac de lin rempli de son - nommé nukabukuro - que l'on passe sur presque chaque centimètre carré de l'épidenne afin d'éliminer les peaux mortes. Puis vient une douche d'eau très chaude suivie d'un autre frottage, cette fois-ci avec un luffa. La toilette se termine par une douche glacée, destinée à empêcher la transpiration. Aucun déodorant ou parfum n'est utilisé, ils pourraient altérer la saveur des sushis.

RITUELS GOURMANDS

Si une geisha assure plusieurs services en une soirée, elle doit répéter toute la toilette avant chaque séance, et employer une solution de pur jus de citron vert et de sel gemme pour enlever les taches et éliminer l'odeur de poisson. Lorsqu'elle est d'une propreté parfaite, la geisha se dirige vers une petite pièce de tatamis où se déroulera le repas. Typique des salles de réception japonaises, le sol est couvert de nattes au tressage serré. La pièce, très sobre, a pour tout décor une estampe traditionnelle, une plante et un vase ornemental. La température y est basse pour que la geisha ne transpire pas.

Aussitôt que la geisha est placée au centre de la pièce, une assistante arrive de la cuisine, portant un plateau de sushis frais. Avec une rapidité d'experte, elle dispose à même le corps nu les morceaux glacés composés de poisson cru sur canapé de riz vinaigré. Il n'y a pas un moment à perdre : les sushis sont meilleurs dégustés aussitôt préparés. Parfois, des commandes spéciales sont faites à l'avance.

Certains clients préfèrent manger le repas sur le dos et les fesses de la geisha plutôt que sur le devant du corps. Dans le passé, différents types de sushis étaient placés en des endroits précis du corps : par exemple, l'ikura (oeufs de saumon), mis sur le coeur, était censé procurer de la force à celui qui le consommait. Le mekajiki (espadon), associé à la digestion, et l'agano (congre), influant sur la performance sexuelle, avaient tous deux leur emplacement. Aujourd'hui, les établissements de nyotaimori ne pratiquent plus ces rituels et se contentent de disposer les sushis de façon décorative, même si certains types de sushis sont toujours demandés pour leurs vertus aphrodisiaques, tels les uzura notamago - oursins préparés avec de l'oeuf cru. On prête également attention à la quantité de sushis : s'il y en a trop, le corps de la geisha risque d'être dissimulé. De grands poissons comme le tai (pagre), une langouste, un crabe ou même un poulpe viennent parfois compléter la décoration. Le sexe et les mamelons sont en général recouverts de feuüles de vigne et de pétales de fleurs. La chevelure, répandue autour de la tête, est également décorée avec des pétales.

Tandis que la geisha, immobile, fixe le plafond, les clients entrent, vêtus du traditionnel yukata (kimono en coton). "On sait si un homme n'a jamais participé à un nyotaimori, dit Mayurni. Il ricane comme un écolier à la vue de la chair nue ou il hésite à prendre les sushis autour du sexe. Malheureusement, après quelques verres, sa timidité disparaît.»

UN TRÉSOR DE BEAUTÉ, OUI MAIS...

Conséquence inattendue du travail de Mayumi : sa peau a embelli. "Avant, explique-t-elle, j'avais la peau très sèche et des rougeurs sur les bras. Tout cela a disparu après quelques semaines de travail ici. " C'est prouvé : selon des scientifiques, les enzymes du poisson pourraient avoir un effet bénéfique sur la peau. Mais, malgré ces compensations esthétiques, Mayumi aimerait bien changer de métier. Trois ans comme geisha de nyotairnori, ça suffit. Elle ne doit pas être seule à penser ainsi, la preuve - il y a une dizaine d'années, l'onsen employait une dizaine de filles pour le nyotaimori ; aujourd'hui, il n'en compte plus que deux, Yukiko et Mayumi.

UNE "OEUVRE D'ART" EN PERDITION

Toutes deux se sont maintes fois attiré les foudres de féministes et d'épouses en colère. Ce n'est pourtant pas cette hostilité qui est responsable du déclin du nyotaimori, mais la récente crise économique japonaise : manger des sushis sur le corps nu d'une geisha est devenu bien trop onéreux pour ne pas être réservé uniquement à des cadres supérieurs très fortunés. Car une geisha de nyotaimori coûte au moins cent cinquante mille yens (environ six mille six cents francs), et le prix de deux geishas est d'environ deux cent soixante mille yens (onze mille quatre cents francs), les boissons venant en supplément.

Monsieur Saito-San, directeur de l'établissement thermal, se souvient de temps meilleurs : "Il y a quelques années, on organisait des banquets de nyotaimori grandioses pour d'importants groupes d'hommes d'affaires. Nous les faisions payer plus d'un million de yens (quarante-quatre mille francs). Il y avait dix geishas alignées les unes à côté des autres. C'était un spectacle magnifique. A cette époque, toutes les filles assuraient au moins deux séances par soirée. A présent, il y a moins de compagnies qui envoient leurs dirigeants dans des stations thermales pour se reposer. Franchement, l'avenir du nyotaimori est incertain."

Dans la salle de tatamis, Yukike est allongée, immobile, tandis que l'un des jeunes cadres supérieurs saisit un morceau de sushi tamago sur sa poitrine. "Certaines personnes, surtout à l'étranger, pensent que c'est vulgaire", dit monsieur Saito-San sèchement. "Mais regardez... une belle femme, un délicieux repas, un cadre agréable. C'est une oeuvre d'art."
Texte et photos Rebecca Smith - Traduction Laurence Le Van
Article paru dans Marie Claire n°522 Août 1998